Lorsqu’un couple se sépare, la famille entière vit un tremblement de terre. A l’épicentre, les enfants ont du mal à comprendre pourquoi maman et papa ne veulent plus vivre ensemble. Comment leur expliquer ce choix ? Quels mots peuvent les aider à vivre cette période le plus sereinement possible et retrouver des repères ? Nous avons interrogé parents et experts pour en savoir plus.

En rentrant à la maison le soir, Stan, 12 ans, se connecte à l’ordinateur pour parler à son père qui vit en Pologne. Ses parents ont divorcé tout récemment et la mère de Stan l’a amené en France pour commencer une nouvelle vie. Beaucoup de changements pour ce jeune garçon en peu de temps. Le fait de parler à son père régulièrement lui permet de maintenir un lien et de grandir, en quelque sorte, avec deux parents. Même si le cas de Stan est hors normes, puisqu’il est séparé de son père par près de 2000 km, tout couple parental séparé se confronte au même défi de maintenir un lien malgré la distance et les désaccords.

Le dialogue s’impose mais il n’est pas toujours simple : la séparation s’accompagne très souvent de sentiments négatifs tels que la rancœur ou le désir de vengeance. Pour surmonter ces états, Liliana Perrone, psychothérapeute et médiatrice familiale, invoque la nécessité d’une “décentration de soi”, c’est-à-dire la capacité de passer outre son intérêt personnel et se recentrer sur les besoins de l’enfant. Un véritable challenge, car dans un couple, constate la spécialiste, l’un est souvent “plus marié” à l’autre ou a plus de mal à accepter la séparation. Or si le conflit perdure après la séparation des parents, les souffrances de l’enfant sont redoublées, comme en témoigne Ombelline, qui, dix ans après le divorce de ses parents, continue de subir leur mésentente et ne peut en parler sans pleurer.

“Cela fait déjà dix ans que mes parents sont séparés. Aujourd’hui, j’ai envie de leur demander pourquoi ils sont restés centrés sur eux à ce point, sans chercher à savoir si ma soeur et moi, on allait bien ou pas. J’ai jamais vraiment su pourquoi ils s’étaient séparés, ils ont été très maladroits, nous ont beaucoup menti, en donnant des versions très différentes. Avec l’âge, je comprends que les sentiments puissent ne pas persister dans le temps. Mais je me demande vraiment pourquoi ils ne nous parlent pas clairement, pourquoi ils se font la guerre à travers nous. Ils n’ont pas de comptes à nous rendre, d’accord, mais quand je vois que ma mère n’est toujours pas passée à autre chose au bout de dix ans, alors que nous, ses filles, on aurait besoin de plus d’attention… Même si ce sont des parents géniaux, je trouve qu’ils se comportent comme des gamins.” Ombelline, 17 ans

Deux territoires différents

“Se séparer induit aussi l’acceptation que chez l’autre parent, les règles pour l’enfant peuvent différer” explique Liliana Perrone. Hormis les questions de sécurité – le port d’un casque à vélo, d’une ceinture en voiture… qui doivent être constantes pour l’enfant, chacun doit admettre que l’autre parent exerce des règles différentes chez lui avec l’enfant – il a le droit de regarder la télé chez maman mais pas chez papa, il peut se coucher un peu plus tard chez papa le samedi soir, mais pas chez maman… Pour la médiatrice familiale, l’enfant peut s’adapter, et il est important de respecter le “territoire” de l’autre, ne pas interférer ou critiquer devant l’enfant les choix de l’autre parent. “Il est souhaitable que chacun des parents alimente une image positive de l’autre”.

Accompagner les émotions

Anne Roussel, thérapeute pour enfants et parents formée au coaching parental et à la Grammaire des émotions® à l’EIREM, explique que l’enfant vit un paquet d’émotions à la séparation de ses parents, et qu’il est crucial de les prendre en compte. Il est avant tout secoué par la culpabilité. Ayant entendu ses parents se disputer à son sujet, sur le mode “tu le laisses trop faire…”, “tu es trop sévère…”, il s’imagine que ses parents se séparent à cause de lui. En outre, la séparation représente pour lui la fin d’un idéal. Lui qui croyait que l’amour, c’était pour toujours, le voilà qui s’arrête d’un coup. Il a peur alors que l’amour que lui portent ses parents puisse cesser à son tour. Il est donc essentiel de lui expliquer que l’amour entre un parent et un enfant ne s’arrête jamais. “Quel que soit son âge, il peut l’entendre”, dit Anne Roussel.

L’ado, lui, risque de remettre en question la possibilité d’un amour durable dans sa propre vie future et cela complique parfois ses relations amoureuses. La séparation peut éveiller des questionnements sur son identité : je suis issu d’un couple qui n’a pas tenu. Quel que soit son âge, il est important que l’enfant entende de la part de ses parents qu’à sa naissance, ils s’aimaient réellement, que son existence est le résultat d’une relation d’amour.

Lorsque l’enfant est petit, Anne Roussel conseille de perturber le moins possible son environnement. Si un changement de crèche ou d’école s’ajoute à la nouvelle situation familiale, cela va accentuer sa déstabilisation. On peut même l’observer dans des détails très concrets : si c’était sa mère qui s’occupait jusqu’alors des repas, il arrive que l’enfant montre des résistances devant les plats préparés par son père. “Rien d’insurmontable, rassure Anne Roussel, mais lorsque c’est possible, il est important de diminuer au maximum les sources de stress pour l’enfant et tenter d’être à l’écoute de ses émotions, même si les parents sont souvent submergés par les leurs.”

Attention aussi à ne pas faire porter à l’enfant notre charge émotionnelle ou lui confier une place trop lourde à assumer. Claudine, 46 ans, se rappelle la période qui a suivi le divorce de ses parents alors qu’elle avait six ans : “Je suis devenue la main droite de ma mère qui a dû travailler pour la première fois de sa vie. Je l’ai beaucoup aidée à s’occuper de mes deux petites soeurs, à les habiller, à les amener à l’école. J’étais la grande !” Pour Claudine, le divorce de ses parents a été un traumatisme dans sa vie d’enfant. Aujourd’hui, elle souligne pourtant le lien positif entre cette épreuve et la personne qu’elle est devenue : “Je suis celle qui trouve des solutions, à qui on demande des conseils. Je suis toujours là pour les autres.” On peut constater que malgré les “erreurs” commises par les adultes, les enfants font avec et peuvent aussi en tirer du bénéfice.

L’enfant rêve ses parents ensemble

L’enfant de parents séparés garde en général l’espoir que ses parents se remettent ensemble. Selon Anne Roussel, là aussi, il faut entendre et accepter cet espoir sans pour autant le nourrir. Les passages de relais, lorsque le papa dépose l’enfant chez sa mère ou vice-versa, nous révèlent discrètement ce souhait. Souvent, l’enfant va inconsciemment tenter de prolonger ce temps, en s’agitant ou en se comportant de manière à ce que ses deux parents soient obligés de rester avec lui encore un peu. Les enfants aiment voir leurs parents ensemble et certains parents prennent le temps de boire un café ou de manger ensemble avant de quitter l’enfant.

Parfois le conflit est trop important et il vaut mieux trouver un sas pour que la transition se passe paisiblement. Romain, le papa d’Anna, 12 ans, s’est séparé il y a six ans. A son grand regret, il n’a jamais réussi à s’entendre avec son ex-compagne. Les moments de passation d’une maison à l’autre étaient très tendus et faisaient souffrir leur fille. Collégienne aujourd’hui, Anna se déplace toute seule. Plus jeune, son école a servi de sas physique et émotionnel. Le personnel enseignant était présent pour l’accueillir lorsqu’elle quittait maman ou papa pour la semaine. Anne Roussel explique également que l’enfant peut éprouver le sentiment de devoir choisir entre sa mère ou son père.

Encore une fois, il incombe aux parents de lui expliquer qu’il peut aimer chacun de ses parents pleinement, que ses parents sont assez “grands” pour ne pas se sentir jaloux. Les grands-parents peuvent jouer un rôle très important dans la période de séparation des parents. S’ils arrivent à ne pas prendre partie dans le conflit qui sépare les parents et à se soucier avant tout de l’équilibre de l’enfant, c’est extrêmement aidant pour l’enfant.

A lire toutes ces recommandations, les parents concernés peuvent se sentir découragés : demeurer un couple parental malgré une séparation, c’est nécessaire mais pas facile. Se tourner vers un professionnel (psychologue, psychothérapeute…) pendant ou après la séparation peut être bénéfique. L’écoute d’un tiers peut aider à reconstruire sa place de parent en dehors du couple. Lorsque le conflit semble insurmontable, remonter à la source pour comprendre ses causes peut être salvateur pour l’adulte bien sûr, mais aussi pour l’enfant qui a besoin de parents solides qui assument leurs choix, et continuent de l’accompagner.

“Je n’ai pas su m’opposer aux décisions de mon ex-compagne de peur de perdre le peu de temps que je passais avec Léa. Sa maman menaçait de partir avec elle, alors j’ai accepté toutes ses conditions et récupérais ma fille quand ça arrangeait mon ex. On a choisi de ne pas faire appel à l’aide d’un juge, mais c’était une erreur. Ma fille a perçu cette faille chez moi et se comportait mal. Pour pallier nos tensions, elle surinvestissait l’école et ses notes étaient “ trop bonnes”. J’ai consulté un psychologue pour m’en sortir et j’ai appris à affirmer mes conditions, et mon autorité de père. Le comportement de Léa s’est nettement amélioré. Elle vit chez moi une semaine sur deux et ses notes ont baissé. C’est bon signe !” Romain, père de Léa.

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Photo : Audrey Chanonat

Cet article fait partie du numéro 179 (→ Acheter)

Parmi les différents modes de garde, la garde alternée, encadrée par la loi du 4 mars 2002, est en hausse : 21% en 2012 contre 12% en 2003. “Une bonne chose”, note Liliana Perrone, psychothérapeute et médiatrice familiale qui nous rappelle que la loi parle de “résidence” alternée, un terme qu’elle privilégie parce qu’il évoque le lieu où va habiter l’enfant et non la personne qui va en avoir l’autorité. “Cela induit une décision collaborative de la part des parents et non une injonction qui définit quel parent va prendre possession de l’enfant pendant un temps.” Pour les bébés  et les enfants les plus jeunes, toutefois, cette solution est critiquée car selon certains professionnels, elle génère une instabilité difficile à appréhender à ces âges.

  • Le Père et l’enfant – à l’épreuve de la séparation. Jean Le Camus et Michèle Laborde. Odile Jacob, 2009.
  • Couple, Filiation et parenté aujourd’hui. Essai sociologique sur l’évolution de la famille. Irène Théry. Odile Jacob, 2014.
  • Quand les parents se séparent. Françoise Dolto, Inès Angelino. Seuil 2014