Comment et pourquoi confronter les enfants à l’actualité, alors que celle-ci, la période actuelle le confirme, est souvent sombre ? Nous avons demandé à des professionnels de la presse jeunesse et à une psychologue de réfléchir avec nous à cette question.  Nous vous proposons aussi une sélection spéciale « confinement » de ressources gratuites à retrouver sur Internet.

« Maman, c’est vrai qu’on est en guerre ? » À l’heure du p’tit déjeuner, entre le café et le départ à l’école, on se serait volontiers passé d’une mise au point sur les propos présidentiels ! Et pourtant, qu’on le veuille ou non, l’actualité s’invite dans la vie de famille. Alors quelle place lui donner ? Laisser l’info couler à flots, la radio branchée sur sa matinale préférée ?

« Avec la radio, les enfants n’ont pas le choc des images, mais sans images, la compréhension est difficile. Ça parle vite et les enfants, avant 10 ans, n’ont pas les outils pour comprendre »

précise Marie-Noëlle Clément, psychiatre et autrice de Comment te dire ? Savoir parler aux tout-petits (ed. Pocket). Si une matinale radio peut être difficile à comprendre – et donc de laisser des questions sans réponses, le journal télévisé est à proscrire « à moins de regarder avec lui, en reprenant chaque sujet. Mais seul, un enfant n’a pas les armes pour traiter les informations données au JT ou sur les chaînes d’informations en continu. Il a besoin de temps pour métaboliser les informations », insiste la psychiatre.

Fillette devant écran regarde actuPour parler d’actu avec les enfants, rien ne vaut un support adapté (lire ci-dessous) qui choisira les sujets à aborder selon les âges des lecteurs, précisera des éléments de contexte, emploiera un vocabulaire adapté. Car difficile de faire l’impasse sur l’actualité. Si les informations ne sont pas données à la maison, elles surgiront en direct de la cour de récré, plus ou moins déformées. Si on veut éviter que l’information devienne source d’angoisse, alors mieux vaut en discuter. Surtout quand un événement bouleverse un pays entier :

« En 2015, après les attentats, on ne parlait que de ça ! se souvient la psychiatre. Quand tout le monde est embarqué dans un événement de cette ampleur, c’est très important d’en dire quelque chose aux enfants, même s’ils sont très jeunes. Sinon, c’est comme s’ils étaient devant un film étranger sans les sous-titres. Ils entendent des choses mais sans aucun élément de contexte, ni de vocabulaire adapté pour les comprendre. Ils peuvent alors lancer leur imagination sur des choses qui sont parfois, au moins aussi effrayantes que la réalité. »

Les parents peuvent être à l’initiative de ces discussions. « Un enfant peut ne poser aucune question parce qu’il est gêné, parce que cela l’angoisse ou parce qu’il a l’impression de ne pas avoir le droit d’en poser. Il peut aussi s’en désintéresser car il est concentré sur ses jouets, son univers, ce qui peut être une manière de se protéger. Mais ouvrir l’échange dédramatise. », poursuit la psychiatre.

Parler d’actualité avec ses enfants a plusieurs vertus. Elle fait partie bien sûr de son éducation à la citoyenneté. Elle lui donne aussi l’occasion d’exercer une nouvelle capacité psychique.

« Vers 9-10 ans, l’enfant acquiert la capacité de changer de perspective émotionnelle. Il a la possibilité de se dire “même si cette situation ne me concerne pas, je peux m’imaginer à la place de l’autre”. Grâce à cette nouvelle capacité, il peut s’ouvrir à la complexité du monde. C’est un moment fondateur dans le développement de l’empathie. Commencer à parler de l’actualité aux enfants, va venir exercer cette nouvelle capacité psychique. »

Discuter en famille d’un événement permet aussi de confronter des points de vue. Des situations de la vie quotidienne ou des épisodes historiques peuvent servir d’entrée en matière.

Comment s’y prendre ?

Face à une actualité anxiogène ou particulièrement difficile, comme l’épidémie de coronavirus, Mon Quotidien peut construire un article à partir des questions des lecteurs « pour voir leurs préoccupations et les rassurer », souligne Bruno Quattrone, rédacteur en chef adjoint du journal pour les 10-13 ans. De la même façon, en famille, on peut répondre d’abord à une question par… une autre question : « Et toi, que sais-tu déjà ? Qu’en penses-tu ? » « C’est une manière de mesurer où il en est sans aller trop loin, explique Marie-Noëlle Clément. Si l’enfant se sent en confiance, il va revenir pour poser des questions. » Cela aidera à ajuster son propos avec un vocabulaire adapté selon l’âge de l’enfant.

Les médias jeunesse n’éludent pas les sujets difficiles, comme les violences sexuelles ou les attentats, mais ils pèsent bien sûr les mots utiliser et veillent aux images qu’ils peuvent convoquer chez l’enfant. Un travail au croisement de la rigueur journalistique et de connaissances psychologiques du développement de l’enfant. « Lors des attentats, explique Gwenaëlle Boulet, redactrice en chef d’Astrapi et co-fondatrice de Salut L’info !, nous n’allons pas préciser que les terroristes portent des ceintures d’explosifs : nous n’avons pas besoin de ce type d’images pour expliquer que c’est grave ! C’est d’une violence extrême et ça n’apporte rien à la compréhension. »

La forme des phrases n’est pas non plus anodine. « Si on dit à un enfant “n’aies pas peur”, il va retenir “peur” ! souligne Camille Laurans, rédactrice en chef d’1jour1actu. Nous préférons donc les phrases affirmatives. » L’hebdomadaire aime aussi revenir sur les actualités qui ont fait sa une. Ainsi, plusieurs mois après les incendies en Australie, le journal a raconté comment les pluies qui s’abattaient désormais sur le pays avaient eu raison du feu. La journaliste précise :

« C’est important d’aller jusqu’au bout, d’accompagner l’actu jusqu’à son issue – heureuse ! N’oublions pas que les histoires que les enfants lisent ou qu’on leur raconte ont une fin ! Laisser une histoire sans issue, c’est très anxiogène ! »

Autre facteur possible d’angoisse : le sentiment d’impuissance face à des sujets graves, comme le réchauffement climatique. « Plus une actualité est difficile, plus il est important d’insister sur les modes d’action pour ne pas laisser l’enfant comme un spectateur passif, conseille Marie-Noëlle Clément. “Qui peut agir ?” “Quelles sont les actions possibles ?” “Et nous, que pouvons-nous faire ?” » Mobilisation d’enfants pour le climat dans Mon Quotidien, témoignage d’une famille « zéro déchets » dans Salut l’info, focus sur un atelier couture pour fabriquer des poches en tissu pour les bébés kangourous blessés lors des incendies en Australie dans 1jour1actu ou même des recettes de cuisine « bonnes pour toi et pour la planète » dans Astrapi… Dans la presse jeunesse, les journalistes veillent à mettre en avant des initiatives ici et là, tout comme ils n’hésitent pas non plus à rapporter les bonnes nouvelles ! « La rubrique scientifique permet de mettre en avant des actions positives, explique Julie Lardon, journaliste et co-fondatrice d’Albert. C’est essentiel de mettre en avant des évènements qui font rêver comme l’exploration spatiale. »

Et si on prenait le temps ?

Dans le bain bouillonnant de l’actualité où une information en chasse une autre, difficile parfois de s’arrêter et de décortiquer le réel. Et pourtant ! Comme le rappelle Julie Staebler, co-fondatrice du mensuel Biscoto,

« la pensée humaine s’élabore lentement. Bien sûr nous avons besoin des informations spontanées mais nous avons aussi besoin de ne pas réagir tout de suite ! Avec un thème par numéro, nous essayons d’être dans un temps plus long, de montrer que tout ne va pas dans le même sens, qu’il existe plein de façons de regarder les choses. »

Le temps long, c’est aussi le pari de DONg ! une revue de longs reportages pour collégiens. « Les lecteurs sont 20 fois plus informés aujourd’hui qu’hier. Plutôt que de combattre leur manière de s’informer via les outils numériques, nous voulons leur proposer quelque chose de complétement différent. », explique Raphële Botte, sa rédactrice en chef. Le résultat ? Une revue, entre le magazine et le livre, qui fait la part belle à l’illustration, aux récits, aux histoires incarnées et aux longs reportages photos. Prendre le temps de comprendre et d’apprendre, prendre plaisir à découvrir, en voilà un beau programme, non ?

À l’occasion du confinement, de nombreux éditeurs jeunesse mettent en ligne gratuitement une partie de leurs contenus. Une bonne façon d’initier son enfant à l’actualité en découvrant des contenus intelligents et adaptés. Et bonus : on ne parle pas que de confinement (et ça, ça fait du bien aux enfants et aux parents !)

A LIRE

  • Les journaux de Play Bac presse sont en accès libre pendant un mois avec les codes suivants : Le Petit Quotidien (6-10 ans): LPQCO, Mon Quotidien (10-13 ans): MQTCO, L’ACTU (13-18): ACTCO, L’ÉCO (15-20): ECOCO
  • Le p’tit Libé propose chaque semaine en ligne un dossier fouillé sur un sujet d’actualité, et varie les formes journalistes (témoignages, décryptage, quiz, sélection lectures…). Les numéros sur le voyage de l’information et sur les violences conjugales sont entièrement gratuits. Pour les autres dossiers, certains articles peuvent être en accès libre.
  • Milan presse propose tous ses magazines de mars (Wapiti, Curionautes, Geo Ado, Julie…) en accès libre
  • Pour tout comprendre sur les virus, direction 1jour1actu et son dernier numéro. Un poster beau et pédago fait un point complet. L’hebdomadaire, qui décrypte l’actualité des grands avec des mots simples et une mise en scène graphique soignée, est en téléchargement gratuit pendant la durée du confinement. Rappelons aussi que le site 1jour1actu propose, comme d’ordinaire, un article par jour (gratuit). On y trouve aussi les différents épisodes de FranceInfoJunior, les vidéos animées 1jour1question, illustrées par Jacques Azam. Décodée, l’information peut alors devenir source d’inspiration. Parfait pour bien comprendre les tenants et les aboutissants des sujets à la une et apprendre à lire des images. A partir de 8 ans.
  • Pendant le confinement Albert propose des formules d’abonnement spéciales. Deux fois par mois, ce « petit journal illustré » décrypte l’actualité, revient sur un fait historique, raconte les innovations scientifiques. Sa particularité ? De l’illustration, rien que de l’illustration ! « parce que c’est beau ! explique Julie Lardon, sa co-fondatrice. Nous avons envie de reprendre la tradition du journal illustré du 19e siècle. Et la couleur de l’illustration apporte aussi une respiration autour d’une info un peu lourde. » À l’âge où la lecture d’albums est encore appréciée, Albert peut assurer sans mal le relais pour découvrir l’actu. Idéal aussi pour s’initier à la lecture de l’image. À partir de 9 ans.
  • Le dernier numéro de Dong est à lire gratuitement en ligne. A la manière de XXI pour les adultes, DONg !, édité par Actes Sud propose d’initier les collégiens au plaisir de plonger dans un long reportage. On y rencontre, par exemple, les jeunes militants de l’association « Our Children’s Trust », qui ont porté plainte contre le gouvernement des Etats-Unis pour son inaction en matière de protection de l’environnement, on découvre le quotidien de Louis-Jacques sur l’île d’Yeu, ou on fait la connaissance d’un jeune garçon devenu fille… Chaque reportage se lit comme une histoire. La revue fait aussi la part belle à l’illustration et au reportage photo. Un plaisir de lecture assuré ! A partir de 11 ans.

A REGARDER

A ECOUTER

  • Quand un expert de la presse jeunesse (Astrapi) rencontre celui de l’info en continu à la radio (France info), ça donne un podcast rythmé, amusant et intelligent : Salut l’info ! Depuis le début du confinement, le podcast hebdomadaire propose aux plus de 7 ans une capsule quotidienne de 4 minutes spéciale confinement « tous à la maison » du podcast « Salut l’info », accessible depuis l’appli Bayam (en accès libre pendant le confinement).

ET PARCE QU’IL N’Y A PAS QUE LE CORONAVIRUS

  • Biscoto ouvre une bibliothèque gratuite de bricolages pour lire, jouer et bricoler. Ce journal BD, et non un journal d’actualité est réalisé par des auteurs et des autrices. Chaque mois, le journal choisit un thème et multiplie les portes d’entrées pour l’aborder, entre fiction et documentaire. Le titre revendique un engagement écolo et féministe. Avec sa rubrique « Charlot et Charlotte », il propose à l’enfant de deviner par lui-même ce qui est vrai et ce qui est faux. Un beau moyen d’éveiller son esprit critique.

POUR TRAVAILLER SUR LA PRESSE ET LES MEDIAS

  • Pour découvrir le métier de photojournaliste, lisez un portrait d’un photographe reporter du monde des ados
  • Le Clemi (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information) a listé les ressources numériques de ses partenaires accessibles en ligne pour cette semaine de la presse à la maison.