Depuis la publication de son livre …Et je ne suis jamais allé à l’école et la sortie du film Alphabet, André Stern, 47 ans, est courtisé par les médias et le milieu de l’édition. Il faut dire que son expérience personnelle vient conforter tout un courant de défiance envers l’École publique. André Stern est-il un témoin furtif d’un choix éducatif inaccessible au plus grand nombre ou un visionnaire ? Portrait.

Rue Falguière, Paris XVe. André Stern me reçoit entre deux temps forts d’une formation menée par son père, Arno, au Closlieu. La discussion s’engage aisément, même joyeusement. Depuis toujours, André Stern, grand enfant de 47 ans, élégant et spontané, répond aux questions des journalistes sur sa vie sans école, et ne s’en lasse pas.

À le voir, il y a de quoi s’interroger sur ses origines. On perçoit la chaleur et les traits méditerranéens de son héritage maternel, tout autant que la stature germanique paternelle. Car sa mère est moitié italienne, moitié française et a grandi au Maroc, et son père est natif de Kassel, en Allemagne. Leur fils né à Paris aurait presque quelque chose d’indien ! Ses ongles longs à la main droite nous rappellent qu’il est musicien et luthier, sa chemise blanche et sa cravate renforcent son allure de conférencier, invité en France et en Europe pour parler de ce qu’il connaît le mieux : son parcours et les dispositions spontanées de l’enfant.

Pour nous relater tout cela, sa voix prend par moments des sonorités allemandes. Il s’agit pourtant pour lui d’une langue apprise à l’adolescence. Mais c’est elle “qui structure ma pensée en ce moment”, reconnaît-il : son travail a reçu un accueil phénoménal en Allemagne et en Autriche ces dernières années et il y passe beaucoup de temps.

L’enthousiasme, suc gastrique du cerveau

Un enfant, si on ne le dérangeait pas, jouerait du matin au soir”, soutient André Stern, et il vivrait dans un état constant d’enthousiasme, ingrédient nécessaire au développement du cerveau.” Apprendre et jouer, pour lui, c’est la même chose. Lorsque l’enfant s’intéresse à quelque chose, tout ce qu’il apprend sur le sujet lui procure du plaisir, et il mémorise sans peine une quantité d’informations. Et de parler de son propre fils, Antonin, qui ne va pas à l’école et grandit dans la campagne poitevine, fief de la famille Stern depuis vingt ans. Agé de 6 ans, il se passionne actuellement pour les fusées et les moissonneuses batteuses. Il lit couramment depuis l’âge de 4 ans. André Stern appuie son discours sur sa propre expérience de vie sans école, sur les travaux de son père Arno, chercheur et pédagogue, et sur les recherches du Dr Gerald Hüther, l’un des spécialistes du cerveau les plus réputés en Allemagne, qui démontrent, entre autre, les liens entre émotions et apprentissages. La peur et le stress seraient capables de ralentir voire de stopper le développement du cerveau. “Il n’y a pas de cerveau bête ni de cerveau intelligent, assure André Stern, j’étais moi- même un enfant banal !”

L’environnement serait-il seul responsable de nos capacités intellectuelles ? Pour André Stern, cela ne fait pas de doute. Tout enfant est un potentiel génie et grandit naturellement grâce à la diversité de son environnement, si les adultes le considèrent comme membre à part entière du monde des grands. S’il a pu, lui, développer ses talents au fil des années et vivre heureux et épanoui, c’est, dit-il, grâce à ses parents, qui ont pris la décision de ne pas le réveiller le matin, de ne pas l’inscrire à l’école pour suivre des cours à des heures fixes, et de faire confiance à sa capacité d’apprendre à son rythme. “Personne ne m’a interrompu dans mon jeu, se souvient-il. Je me passionnais pour les trains, pour la dinanderie, la littérature, la langue allemande… j’y passais des heures et les jours ne se ressemblaient pas.”

Sa mère, ancienne institutrice, n’avait pas supporté les programmes imposés aux enfants à l’école. Avec les siens, André et Eléonore, sa soeur cadette de 5 ans, le programme était modelé sur place par et pour chaque enfant. Ainsi André a-t-il appris à lire tardivement, si l’on en juge selon nos standards français : à l’âge de 8 ans, quand “[il] était prêt”.

Loin du concept du home-schooling [Instruction en famille] – auquel André Stern reproche de trop souvent confiner l’enfant à un environnement trop réduit – ses parents lui ont donné accès au “vaste monde” qui dépassait largement la sphère familiale. Ils répondaient au mieux aux demandes venant de leurs enfants, procurant des livres si nécessaire, les mettant en lien avec des personnes capables de leur transmettre des connaissances particulières sans qu’il s’agisse de “cours”. C’est de cette façon qu’André Stern a appris divers métiers, dont celui de luthier.

Tel que tu es, tu es parfait

“Sans qu’ils me l’aient dit ouvertement, raconte André Stern, j’ai toujours ressenti chez mes parents cette certitude que tel que j’étais, j’étais parfait”. L’homme aux multiples métiers ne nie pas ses défauts, mais se félicite de ne pas avoir subi l’injonction omniprésente dans notre société d’être différent, d’être meilleur. “Dès les premiers jours d’existence, on dit à l’enfant : je t’aime, mais je t’aimerais encore plus si tu dormais toute la nuit… Plus tard la pression se concentre autour de l’école : tu es bien comme tu es, mais si tu avais de bonnes notes, tu serais encore mieux, tu pourrais avoir un diplôme, puis un travail, une belle maison et une voiture…” Disant cela, il élève la voix, se lève, me domine et me regarde de haut, pour me mettre à la place de l’enfant, comme il se plaît à le faire lors de ses conférences.

Si le public écoute André Stern avec intérêt, il est parfois sceptique et exprime des réserves : n’est-ce pas un cas à part, un surdoué de naissance, doté des parents exceptionnels ? Et puis, qui serait capable de faire les mêmes choix aujourd’hui, avec un emploi à plein temps et personne pour aider ? Jamais pourtant André Stern ne prône la déscolarisation des enfants même s’il est convaincu que ce choix est possible pour tous.

Rêve-t-il d’une nouvelle société ? Sans apporter de solutions concrètes, il nous invite à réfléchir, à changer notre regard sur l’enfant en passant “de l’autre côté du miroir”, pour percevoir sa façon d’appréhender le monde, se mettre à sa hauteur et s’émerveiller comme l’enfant sait si bien faire. Le cinéaste Bernard Martino voit en André Stern un homme “indemne”, préservé d’une société qui met l’enfant en bas de l’échelle. André Stern réussira-t-il à modifier ce regard pour valoriser la place de l’enfant et l’intégrer pleinement dans notre société ? 

 

Portrait d’André Stern réalisé pour L’Enfant et la vie par Audrey Chanonat 

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