Le 15 juin, la vaccination anti-Covid sera ouverte aux 12-18 ans. Entre la peur d’exposer son enfant à la maladie – celle de la Covid-19 ou à d’autres que l’on pense appartenir au passé – et la peur de faire de son enfant un cobaye pour des remèdes du futur, les débats sur les vaccins sont invariablement épidermiques. Pour la vaccination au Covid-19, les parents restent seuls décisionnaires. Avec l’extension de l’obligation vaccinale de 3 à 11 vaccins en janvier 20181, le choix de vacciner ne revient plus aux parents : la société entend assumer pour eux. Ce transfert autoritaire de responsabilité semble pourtant bien loin de pouvoir apaiser leurs peurs.

Plutôt confiante, Sarah a pourtant paniqué lors du premier vaccin de son bébé :

« J’ai eu l’impression qu’on allait lui injecter un poison. »

Cette peur viscérale n’a rien d’exceptionnel : inoculer un agent infectieux à une personne en parfaite santé contredit nos intuitions et s’oppose à l’un des plus anciens principes de la médecine, Primum non nocere, « d’abord ne pas nuire ». De plus, beaucoup de nos réflexes de raisonnement innés nous prédisposent à nous méfier des vaccins. Le psychologue Daniel Kahneman a étudié ces « biais cognitifs » et la façon dont ils influent notre jugement2. Imaginez un virus, mortel dans un cas sur 1 000. Contre quelle somme accepteriez-vous de vous y exposer volontairement ? Combien seriez-vous prêt à payer un vaccin efficace ? Selon Daniel Kahneman, les individus demandent en moyenne deux fois plus pour l’exposition volontaire qu’ils n’en dépenseraient pour le vaccin… La raison est simple : notre cerveau a une tendance naturelle à surestimer les risques et sous-estimer les bénéfices. À cela s’ajoute notre difficulté à nous représenter les faibles probabilités. Un cas sur 1 000, un cas sur 10 000, un cas sur 100 000, pour notre cerveau, cela ne fait guère de différence : c’est toujours un cas de trop ! C’est l’une des raisons pour lesquelles la lecture des effets indésirables des vaccins est souvent un exercice pénible pour les parents : sont qualifiés de “rares” ceux qui surviennent dans un à dix cas pour 10 000 et de “très rares”, dans moins d’un cas pour 10 000.

D’autres biais cognitifs renforcent encore notre aversion pour les vaccins : nous sommes plus sensibles aux conséquences de nos actions que de nos inactions, aux risques immédiats qu’aux risques lointains. C’est pourquoi une maladie due au hasard nous apparaîtra plus acceptable qu’un accident vaccinal, imputable à nos choix. Reste encore notre confusion quasi systématique entre corrélation et causalité : ce n’est pas parce que deux événements surviennent de manière conjointe que l’un est la cause de l’autre. S’agissant des vaccins, Internet regorge d’anecdotes de parents relatant des pathologies survenues peu après que leur enfant a reçu un vaccin. Pour notre cerveau, c’est évident : les vaccins sont en cause. Pourtant, seules des études sur un vaste échantillon pourraient le prouver ou l’exclure. Ainsi, le lien entre le vaccin contre la rougeole et l’autisme a pu être exclu en 2015 après l’analyse des données de 96 000 enfants étalées sur 15 ans3. C’est la raison pour laquelle il est important de déclarer (ou de faire déclarer par son médecin) auprès de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) tout effet indésirable constaté4.

Des discours anxiogènes et contradictoires

Élodie est dépitée, elle vient de se faire malmener sur les réseaux sociaux par un étudiant en médecine pour avoir exprimé ses craintes à propos des vaccins :

« Inconsciente, moi ? Alors que j’essaie seulement de prendre la meilleure décision pour mon enfant ! »

Jeremy Ward, sociologue à l’Observatoire Régional de la Santé Provence-Alpes-Côte d’Azur connaît bien ce problème :

« D’un côté, les pouvoirs publics encouragent les individus à développer leurs connaissances et endosser la responsabilité de leurs choix. Et de l’autre, ils s’indignent lorsque cela les conduit à être en désaccord avec leur médecin. »

©scyther5-istockphoto

Un paradoxe que la génération précédente ne connaissait pas : « Dans les années 1980, rappelle le chercheur, aucun parent ne se posait de questions sur les vaccins, ils s’en remettaient totalement à leur médecin. » Mieux informés, plus assurés dans leur relation à l’autorité médicale mais aussi alourdis par ces nouvelles responsabilités, les parents d’aujourd’hui se retrouvent pris en tenailles entre les « pro » et les « anti » qui n’hésitent pas à attiser leurs peurs pour tenter de les convaincre. « Le risque qu’encourent les enfants qui ne sont pas vaccinés, c’est juste de mourir », déclare face caméra le médecin et journaliste Michel Cymès dans une vidéo promouvant l’extension de l’obligation vaccinale5. Même son de cloche de l’autre côté : « Nous risquons avec les vaccins d’empoisonner petit à petit toute la population qui va nous succéder, les enfants, les bébés », lançait en conférence de presse en novembre 2017 le professeur de médecine Luc Montagnier, connu pour ses nombreuses critiques contre les vaccins. Mais au-delà de la virulence de ces discours, c’est d’abord leur aspect contradictoire qui déstabilise le plus : « En France, cela fait 10 ans que les vaccins sont un thème de controverse récurrent dans les médias. Il est donc tout à fait compréhensible que les gens doutent », analyse Jeremy Ward.

Un manque de transparence

Il serait pourtant abusif d’attribuer tous les doutes des parents aux biais cognitifs et aux discours contradictoires car certains ne sont pas sans fondements. Pour la journaliste scientifique Lise Barnéoud, autrice en 2017 d’une enquête très documentée sur le sujet6, c’est avant tout le manque de transparence des pouvoirs publics qui serait responsable de la mauvaise réputation des vaccins. Vous souvenez-vous de l’argument pro-vaccin entendu dans les années 1990 selon lequel l’hépatite B se transmettait par un simple baiser ? Scientifiquement erroné, il émanait, suppose la journaliste, des services de communication des laboratoires Pasteur MSD. Quant à la campagne de vaccination massive contre la grippe H1N1 à l’automne 2010, elle aurait été moins justifiée par la virulence du virus que par la nécessité d’écouler des stocks considérables, acquis sous la pression des groupes pharmaceutiques à un moment où la menace semblait grave. Au manque de transparence quant à l’influence de l’industrie pharmaceutique s’ajoute une réticence des autorités médicales à évoquer les effets secondaires des vaccins, fussent-ils extrêmement rares. Leurs propos en deviennent simplistes, déplore Lise Barnéoud :

« “Les vaccins sont sûrs, il n’y a aucun risque à se faire vacciner“, répètent les experts comme un mantra, imaginant que ces phrases rassurantes peuvent constituer un rempart contre la défiance actuelle. Mais ces incantations produisent exactement l’effet inverse. Elles donnent l’impression d’une conspiration du silence »

Ces propos simplistes seraient pourtant moins révélateurs d’un désir de dissimulation que d’un paternalisme autoritaire solidement ancré : « Bien des médecins ou responsables de santé publique que j’ai pu croiser au long de mon enquête se défilaient en ridiculisant d’emblée ces controverses et leurs auteurs », raconte la journaliste. Un évitement du débat public que Jeremy Ward déplore tout autant :

« J’étais personnellement plutôt ouvert à l’extension de l’obligation vaccinale, mais la concertation citoyenne qui a précédé a été pauvre sur des questions éthiques cruciales. Il aurait fallu pouvoir débattre de la légitimité de l’obligation, vaccin par vaccin, et considérer sérieusement l’hypothèse d’une clause d’exemption. L’obligation vaccinale telle qu’elle a été introduite présente un réel risque de radicalisation des opinions d’une partie de la population. »

Agir contre l’angoisse

En 2016, 24,7 % des Français se sont déclarés peu ou pas favorables aux vaccins, soit trois fois plus qu’au début des années 20007. Contrairement aux idées reçues, les « anti-vaccins » sont rares, environ 2,4 %. Cependant, pas moins de 41 % de la population française émet des doutes sur certains vaccins. Ces réticences s’expliquent-elles par un manque d’information ? Pour Jeremy Ward, la réponse est plutôt non : « Les critiques des vaccins sont très souvent des personnes des catégories favorisées pour qui le risque est plutôt la surcharge d’information. Or, on peut facilement se perdre quand on est confronté à autant de discours contradictoires. » La solution résiderait alors en un accompagnement : « Une piste pourrait être de proposer un site Internet recensant les arguments des critiques, y compris sur les enjeux économiques, politiques et sociaux, et les réponses proposées par les autorités sanitaires. » Cela dit, pour s’informer sur les vaccins, 81,3 % des Français se tournent plutôt vers leur médecin : l’amélioration de la relation patient-soignant serait-elle la clé de voûte du problème ? Pour Jeremy Ward, cela n’est pourtant pas si simple :

« 10 à 20 % des médecins doutent de certains vaccins et peuvent induire des craintes. À ceux-là s’ajoute encore au moins une centaine de médecins anti-vaccins, qui font des faux certificats mais n’expriment pas publiquement leur opposition, de peur d’être radiés de l’Ordre des médecins. »

Comment ces praticiens pourraient efficacement rassurer les parents ? Thomas Douriaux, jeune médecin généraliste, souligne les limites de la formation universitaire des médecins à ce sujet :

« Nous ne sommes pas du tout formés à faire face à des oppositions virulentes. Il m’a fallu moi-même étayer mes connaissances pour répondre aux inquiétudes de ces patients. »

Mais sans une évolution à l’échelle collective des rapports entre autorités sanitaires et société civile, ces réponses individuelles aux craintes parentales resteront vaines. Lise Barnéoud ne manque pas d’idées : il faudrait notamment rendre public l’ensemble des liens d’intérêts des experts8 ainsi que les rapports de pharmacovigilance que les industriels doivent communiquer régulièrement à l’Agence européenne des médicaments (EMA). Il faudrait également améliorer le recensement des effets indésirables et publier leurs taux, vaccin par vaccin, en toute transparence. Autant de mesures urgentes et nécessaires pour rétablir la confiance et éviter la surinterprétation des risques.

 

Le point sur les avancées scientifiques…

  1. Y a-t-il un intérêt à retarder l’âge de l’injection ?
  2. En quoi cela est-il préjudiciable, pour quelqu’un qui est vacciné, que son voisin ne le soit pas ?
  3. Les adjuvants sont-ils dangereux ?

Les réponses sont à lire dans le numéro imprimé et dans sa version PDF.

  1. Décret n° 2018-42 du 25 janvier 2018 relatif à la vaccination obligatoire https://www.legifrance.gouv.fr/eli/decret/2018/1/25/SSAP1732098D/jo/texte
  2. Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Daniel Kahneman (Flammarion, 2012)
  3. Jain A, Marshall J, Buikema A, Bancroft T, Kelly JP, Newschaffer CJ. Autism Occurrence by MMR Vaccine Status Among US Children With Older Siblings With and Without Autism. JAMA. 2015; 313(15):1534–1540. doi: 10.1001/jama.2015.3077
  4. La marche à suivre est indiquée sur le site de l’ANSM : https://www.ansm.sante.fr/Declarer-un-effet-indesirable
  5. L’alerte de Michel Cymes : Pourquoi les vaccins sont nécessaires, 10 octobre 2018, www.aufeminin.com
  6. Les vaccins, la science et nous : Ce qu’il faut savoir pour faire des choix éclairés, Lise Barnéoud (Flammarion, 2018)
  7. Baromètre Santé publique France 2016 : inpes.santepubliquefrance.fr
  8. À l’heure actuelle, la base Transparence Santé recense certains, mais non la totalité, des liens d’intérêts entre praticiens et industriels : www.transparence.sante.gouv.fr
  9. Vaccine schedules in all countries of the European Union, European Centre for Disease Prevention and Control : https://vaccine-schedule.ecdc.europa.eu/

Cet article fait partie du numéro 191 (→ Acheter)
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