A Noisy-le-Grand, en banlieue parisienne, le mouvement ATD Quart Monde, épaulé par l’Institut Supérieur Maria Montessori, accueille des enfants dont les familles vivent de grandes difficultés sociales. Reportage.

Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis), à peine 20 km à l’est de la capitale. C’est dans cette commune qu’est né, en 1957, ce qui deviendra le mouvement ATD Quart Monde. Aujourd’hui encore, dans ce « Centre de promotion familiale », aménagé là où s’étendait le « camp des sans-logis » qui suscita l’indignation de Joseph Wresinski, le fondateur d’ATD Quart Monde, une trentaine de familles sont hébergées pour une durée de deux ans, renouvelable une fois. Un des critères d’accueil : avoir au moins un enfant de moins de 3 ans ou à naître.

« La plupart de ces enfants ont vécu des situations d’errance, dévoile Hélène Novert, ‘volontaire’ et responsable de l’action petite enfance du centre. Ils ont été hébergés dans un hôtel après l’autre, chez des tiers ou placés dans des familles d’accueil. Après ce chaos, ils ont un grand besoin de repères stables. La pédagogie Montessori qui leur est proposée à « L’atelier des 3-6 ans » « est adaptée à leur besoin d’ordre. »

L’atelier fonctionne sur le temps périscolaire, le mercredi et le samedi après-midi et accueillent les enfants par ailleurs scolarisés en maternelle. Spacieux, lumineux, ordonné et attractif. Voilà les mots qui viennent à l’esprit du visiteur lorsqu’il pénètre dans les locaux de « l’atelier des 3-6 ans ». Trois pièces sont dévolues aux activités. La première, en demi-lune et éclairée par huit fenêtres, a été aménagée en « aire de vie pratique ». La seconde est partagée en plusieurs espaces : mathématiques, langage et activités sensorielles. Enfin, une porte à hublot s’ouvre sur une vaste cuisine dotée d’un plan de travail et d’un évier à hauteur des enfants.

L’équipe est composée ce mercredi-là de Diane Vandaele, éducatrice Montessori, de Louisa Kramdi, éducatrice de jeunes enfants, et de Bernadette Medici, enseignante à la retraite et ‘alliée’ du Mouvement. La veille, elles ont préparé la séance et pris des nouvelles des familles. Bientôt 14 heures : elles s’apprêtent à faire la tournée des immeubles qui composent la cité gérée par ATD, dans les rues adjacentes, pour frapper à la porte de toutes les familles qui ont des enfants dans cette tranche d’âge. Un réflexe de travailleurs sociaux :

« Si nous n’allons pas les chercher, explique Diane Vandaele, sur le chemin, un grand nombre ne viendra pas. C’est aussi l’occasion de voir les parents. Certains nous accueillent à bras ouverts, d’autres entrebâillent leurs portes. On essuie des refus parfois. Autant d’informations qui éclairent le comportement qu’aura l’enfant. »

Sous le soleil de juin, la petite troupe revient d’un bon pas. Les enfants – une petite dizaine au total – connaissent le chemin et savent ce qu’ils ont à faire. En un rien de temps, ils passent leurs chaussons et se dirigent librement vers l’une ou l’autre salle. On est frappé par le calme et le silence. Dans la salle de vie pratique, Adeline, 3 ans et 1/2, et Florian, grand pour ses 4 ans, ont chacun choisi un atelier qui nécessite de l’eau. Ils enfilent les blouses adéquates, filent remplir leurs récipients dans la salle d’eau, avant de se lancer dans leurs tâches : se laver les mains pour Adeline et laver le linge pour Florian. Derrière eux, installée à une petite table blanche, Muniba est imperturbable. Elle restera concentrée sur son activité de poinçonnage, silencieuse, pendant presque une demi-heure. « C’est seulement sa 3e séance, chuchote Louisa. Sa famille a emménagé très récemment ici. » Son application impressionne. Florian et Adeline, eux, ont déjà épongé leurs tables et passé la serpillière, pour partir vers d’autres activités. Depuis que les enfants sont à l’œuvre, les adultes se contentent d’observer et n’interviennent qu’à la demande.

L’après-midi avançant, l’ambiance se fera plus mouvementée sans jamais friser le bazar. Hadji est attirée par une activité qu’elle n’a jamais faite. Elle s’adresse à Diane, l’éducatrice : « Tu peux me la présenter ? » En silence, l’éducatrice s’empare d’un pichet rempli d’eau colorée en rouge. Avec des gestes mesurés, elle en verse quelques centimètres dans un verre. Puis c’est au tour de l’eau colorée en jaune. Hadji observe avec une intense concentration. Elle constate, dans un léger sourire : « Ça fait du orange ! » Elle se lance alors dans ses propres mélanges. Dans la salle adjacente, Diane fait toucher lentement à Djehina, une à une, les dix barres rouges de longueurs différentes en les classant de la plus courte, celle de 10 cm, à la plus longue, celle d’un mètre. Une fois l’ordre détruit, c’est au tour de Djehina. L’exercice s’avère difficile pour elle : les barres ne vont pas croissant. Observant le résultat, la petite déclare : « C’est pas grave. »« Si, c’est grave, dit alors Diane. Je suis sûre que tu peux y arriver. Tu veux que je te montre à nouveau ? »

Près de la fenêtre, trois petites filles se sont isolées et regardent des albums. Jahmaüs a choisi sur l’étagère la boîte qui contient des objets miniatures. Il insiste auprès de Diane pour faire la reconnaissance des sons : « Quel est l’objet où l’on entend le son <mmm> ? » Les activités sur le langage ont un grand succès :

« Beaucoup ont des lacunes en vocabulaire ou en syntaxe, voire en élocution, constate Hélène Novert. Ce sont des enfants à qui on ne parle pas beaucoup ou, en tout cas, à qui on ne fait pas beaucoup de récits. Spontanément, ils savent utiliser la liberté qui leur est donnée dans cette pédagogie pour chercher ce dont ils ont le plus besoin. »

Le hublot de la cuisine attire quelques curieux qui essaient de voir ce qui s’y trame. Aujourd’hui, c’est Jahmaüs qui prépare le gâteau pour le goûter, le met au four, puis fait la vaisselle. Ensuite, ce sera au tour de Florian, qui viendra couper fraises et kiwis pour la salade de fruits. Adeline, elle, sera chargée de mettre la table. Bernadette fait de ces moments de face-à-face un temps de parole important. Elle pose des questions sur les fruits, sur leurs couleurs, leur texture, leur goût… Tout le monde se rassemble ensuite pour le goûter. Pour Hélène Novert, « c’est un temps important, où nous transmettons des pratiques culturelles : on s’attend, on se souhaite un bon appétit, on remercie ceux qui ont tout préparé… » Après un rassemblement autour de la lecture d’un album et d’un jeu d’observation, il est déjà 17 heures. Les enfants repartent, accompagnés par l’équipe. L’après-midi est passée très vite !

« Quand je suis arrivée, il y a quatre ans, confie Diane à ce propos, j’étais sceptique : qu’est-ce que les enfants allaient retirer de ces deux brefs ateliers hebdomadaires, alors que le reste du temps, ils étaient dans le système scolaire classique ? Mais ils profitent pleinement de ces quelques heures dans une ambiance Montessori et intériorisent beaucoup de choses. »

Avec modestie, l’équipe se refuse à tirer des conclusions : « Il est difficile de distinguer les compétences acquises précisément à ‘l’atelier des 3-6 ans’, alors que les enfants vivent en parallèle de nombreuses expériences positives dans leur famille, à l’école et en dehors. » Au-delà des apprentissages concrets, une priorité fait consensus chez les intervenants : ce qu’il importe de regonfler chez ces enfants-là – et à travers eux, chez leurs familles – c’est l’estime de soi et la confiance en soi. Il y a 110 ans, Maria Montessori prenait la charge d’une école tout juste inaugurée qui accueillait, écrit-elle, « de pauvres enfants abandonnés, grandis sans soins, sans stimulants, (…) visiblement sous-alimentés (…) de vraies fleurs étiolées, moins la fraîcheur des boutons ; des âmes cachées dans des enveloppes hermétiques. » C’est pour eux qu’elle développa sa méthode. Le partenariat ATD Quart Monde et Association Montessori de France représente un digne héritage de cet esprit originel. Rien ne distingue les enfants qui fréquentent « l’atelier des 3-6 ans » de Noisy – affairés, concentrés, curieux, vifs – de ceux que l’on peut observer dans toute autre école Montessori. Rien ne laisse transparaître qu’ils ont pu vivre ou vivent encore des expériences difficiles. Preuve s’il en faut que le travail effectué là, associé à la fascinante capacité d’adaptation des enfants, les construit, les répare et les outille pour leur vie future.

Une fois par mois, depuis 2009, une formatrice de l’Institut Supérieur Maria Montessori (ISMM) vient observer une séance complète de l’atelier, puis échange avec l’équipe sur les enfants et les pratiques. Patricia Spinelli, directrice de l’ISMM, revient sur cette expérience : “C’est l’Association Montessori de France (AMF) qui a initié la rencontre avec ATD Quart Monde, après les émeutes des banlieues en 2005. Ces événements avaient fait naître le souhait de faire quelque chose pour les enfants en rupture de scolarité. Les équipes ont fait connaissance et ATD a préféré que l’on se penche sur les plus jeunes. Ce partenariat est avant tout une rencontre, un regard croisé, un échange autour de nos valeurs, une co-construction. Je me souviens qu’au début, un des éducateurs d’ATD se demandait si la collaboration était équitable : il avait l’impression que nous n’en retirions rien alors qu’eux apprenaient beaucoup. Il ne se rendait pas compte ! Pour nous, cette action est un retour aux sources, à l’esprit dans lequel Maria Montessori a commencé son travail. C’est peu dire qu’aujourd’hui, en France, le public des enfants très défavorisés nous échappe ! ATD apporte aussi sa manière de penser la famille. Nulle part ailleurs je n’ai rencontré un tel respect de la personne et de la parole de l’autre. Ça n’a pas de prix et c’est une expérience formidable !”


Cet article fait partie du numéro 181 (→ Acheter)
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